Les genèses de l'État : de l'État moderne à l'État-nation
15 min de lectureAu programme du concours d’inspecteur des Finances publiques
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Vrai ou faux ?
Norbert Elias décrit la formation de l'État européen comme une double monopolisation, fiscale et militaire.
L'État n'est né ni d'un contrat signé un jour donné ni d'une évidence naturelle : c'est une construction historique de longue durée, que la sociologie historique décrit comme un processus de monopolisation. Norbert Elias et Charles Tilly expliquent comment des pouvoirs dispersés entre seigneurs, villes et Église se sont concentrés entre les mains d'une autorité centrale ; Max Weber décrit l'appareil qui rend cette concentration durable, la bureaucratie ; Ernest Gellner et Benedict Anderson expliquent enfin comment cet État s'est doublé d'une nation. La notion expose la mécanique de la monopolisation, la définition wébérienne de la bureaucratie et les deux théories concurrentes de la nation.
À retenir
- La formation de l'État moderne européen est un processus de longue durée, non un événement daté : elle concentre progressivement des ressources jusque-là dispersées entre seigneurs, villes et Église.
- Norbert Elias (Über den Prozess der Zivilisation, 1939, dont le second volume est traduit en français sous le titre La Dynamique de l'Occident) décrit une double monopolisation, fiscale et militaire : une autorité centrale s'assure le monopole de la levée de l'impôt et celui de la violence légitime, les deux s'alimentant l'un l'autre.
- Charles Tilly (1990, « Contrainte et capital dans la formation de l'Europe ») résume le mécanisme d'une formule : la guerre a fait l'État, et l'État a fait la guerre — la compétition militaire entre unités politiques contraint les souverains à développer une administration fiscale pour financer leurs armées.
- Cette concentration s'accompagne d'une différenciation du politique : le Trésor cesse d'être la propriété patrimoniale du souverain pour devenir public, l'administration se sépare progressivement de la religion.
- Max Weber décrit l'appareil qui rend cette différenciation durable, la bureaucratie : hiérarchie des fonctions, compétences définies par des règles écrites, recrutement par concours ou diplôme, carrière et archives.
- La construction de la nation ne va pas de soi : Ernest Gellner (1983) la lie à la modernisation industrielle, qui exige une culture homogène diffusée par l'école ; Benedict Anderson (1983) la définit comme une « communauté imaginée », politique, limitée et souveraine, rendue possible par l'imprimerie.
- L'État-nation contemporain est contesté par le haut, organisations supranationales et marchés mondialisés, et par le bas, revendications régionales et décentralisation.
Une construction de longue durée : la double monopolisation
Norbert Elias décrit la formation de l'État européen comme le résultat d'une compétition entre seigneurs, dont la victoire progressive de certains sur les autres aboutit à une double monopolisation : celle de la levée de l'impôt, arrachée aux prélèvements seigneuriaux dispersés, et celle de la violence légitime, arrachée aux milices privées et aux guerres féodales. Les deux monopoles s'alimentent l'un l'autre, l'impôt permanent finançant une armée permanente, l'armée protégeant à son tour la levée de l'impôt sur un territoire élargi. Elias en dégage une « loi du monopole » : lorsque de nombreuses unités de force comparable entrent en concurrence, la lutte élimine les unes au profit des autres, et les chances finissent par se concentrer entre les mains d'un petit nombre, puis d'un seul. Le monopole, d'abord privé, celui d'une maison princière qui en dispose comme d'un patrimoine, devient peu à peu public : à mesure que les interdépendances s'étendent, il se transforme en instrument au service de la société tout entière, l'organe central que l'on appelle l'État. Cette sociogenèse de l'État est indissociable du processus de civilisation : la pacification d'un territoire par le monopole de la contrainte physique favorise l'intériorisation des contraintes, l'autocontrainte des individus, dont la curialisation de la noblesse à la cour du roi est un moment décisif.
Charles Tilly explique cette dynamique par la compétition militaire entre unités politiques : pour financer des guerres de plus en plus coûteuses, un souverain doit développer une administration fiscale capable de prélever durablement des ressources, faute de quoi il perd la compétition face à des rivaux mieux organisés. La sélection porte donc sur les formes étatiques les plus efficaces à extraire des ressources et à mobiliser une contrainte, non sur les plus légitimes ou les plus justes au moment de leur émergence.
La monarchie française des XVIIe et XVIIIe siècles illustre la mécanique : intendants royaux levant l'impôt dans les provinces, armée permanente remplaçant les levées féodales, tribunaux royaux concurrençant les justices seigneuriales.
Différenciation du politique et bureaucratie wébérienne
La monopolisation s'accompagne d'une différenciation : l'État se distingue progressivement de la personne du souverain, le Trésor cessant d'être son patrimoine privé pour devenir un budget public ; il se distingue aussi de la religion, par une sécularisation graduelle de l'autorité politique. Cette différenciation exige un appareil permanent, capable de fonctionner au-delà de la vie d'un souverain : c'est la bureaucratie, que Max Weber décrit comme l'administration rationnelle-légale caractéristique de l'État moderne.
| Administration patrimoniale | Bureaucratie rationnelle-légale | |
|---|---|---|
| Fondement de l'autorité | Fidélité personnelle au maître | Règles impersonnelles et écrites |
| Recrutement | Liens familiaux, achat de charges, faveur | Concours ou diplôme, compétence vérifiée |
| Fonctions | Confondues avec le service du souverain | Hiérarchisées, définies par des attributions précises |
| Mémoire | Orale ou dispersée | Archives écrites, dossiers, procédures |
| Carrière | Dépendante du bon vouloir du maître | Réglée par des grades et une progression prévisible |
Confusions fréquentes
- « Bureaucratie » n'est pas d'abord une insulte
- Le sens courant, péjoratif, désigne la lenteur et la paperasserie ; le sens wébérien est neutre et descriptif : un mode d'administration fondé sur des règles écrites et une compétence vérifiée, opposé à l'arbitraire personnel.
- L'État n'est pas né d'un contrat signé un jour donné
- Les théories du contrat social décrivent une fiction fondatrice utile à la philosophie politique ; la sociologie historique décrit au contraire un processus de monopolisation étalé sur des siècles, sans acte fondateur unique.
L'État-nation : deux théories, une notion contestée
L'État précède souvent la nation, qu'il contribue lui-même à construire. Ernest Gellner lie la nation à la modernisation industrielle : une économie industrielle exige une main-d'œuvre mobile et alphabétisée, donc une culture homogène diffusée par un système scolaire national, qui produit le sentiment national plus qu'il ne l'exprime. Benedict Anderson définit la nation comme une « communauté imaginée » : imaginée parce que ses membres ne se connaîtront jamais tous, politique parce qu'elle prétend s'auto-gouverner, limitée parce qu'elle a des frontières, souveraine parce qu'elle ne reconnaît pas d'autorité supérieure ; cette communauté est rendue possible par l'imprimerie et une langue nationale diffusée à grande échelle.
| Ernest Gellner (1983) | Benedict Anderson (1983) | |
|---|---|---|
| Moteur principal | La modernisation industrielle | L'imprimerie et la diffusion d'une langue nationale |
| Rôle de l'école | Central : diffuse une culture homogène nécessaire à l'industrie | Secondaire par rapport à l'imprimé |
| Nature de la nation | Une nécessité fonctionnelle de la modernité industrielle | Une communauté imaginée, politique, limitée et souveraine |
| Point commun | La nation est une construction historique récente, non une donnée naturelle éternelle | Idem |
Une même École de la République peut ainsi être lue de deux manières : elle uniformise la main-d'œuvre pour l'économie industrielle (Gellner), et elle diffuse une même langue et un même récit national qui rendent pensable une communauté de millions de personnes qui ne se rencontreront jamais (Anderson).
Pour une question sur l'État-nation, opposer les contestations « par le haut » (organisations supranationales, marchés mondialisés, droit international) et « par le bas » (revendications régionales, décentralisation, mouvements infranationaux) : l'État-nation est pris en tenaille sans pour autant disparaître.
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1.Norbert Elias décrit la formation de l'État européen comme une double monopolisation, fiscale et militaire.Voir le corrigé
Vrai
L'impôt permanent finance une armée permanente, qui protège en retour la levée de l'impôt sur un territoire élargi.
2.Selon Charles Tilly, la formation de l'État découle d'abord d'un accord pacifique entre seigneurs voisins.Voir le corrigé
Faux
Tilly explique au contraire la formation de l'État par la compétition militaire, qui contraint les souverains à développer une administration fiscale efficace.
3.La bureaucratie, au sens wébérien, se définit par la fidélité personnelle des agents au souverain.Voir le corrigé
Faux
C'est le trait de l'administration patrimoniale ; la bureaucratie rationnelle-légale repose sur des règles impersonnelles et écrites, non sur la fidélité à une personne.
4.Ernest Gellner relie l'émergence de la nation à la modernisation industrielle.Voir le corrigé
Vrai
L'industrie exige une main-d'œuvre mobile et alphabétisée, donc une culture homogène diffusée par un système scolaire national.
5.Pour Benedict Anderson, la nation naît de l'industrialisation, qui exige une culture homogène diffusée par l'école.Voir le corrigé
Faux
C'est la thèse d'Ernest Gellner. Anderson rattache la nation au capitalisme de l'imprimé et la définit comme une communauté imaginée : ses membres ne se connaîtront jamais tous, mais partagent une appartenance sans lien personnel direct.
6.L'État-nation contemporain est contesté à la fois par des organisations supranationales et par des revendications infranationales.Voir le corrigé
Vrai
La contestation vient du haut, organisations supranationales et marchés mondialisés, et du bas, revendications régionales et décentralisation.
Textes de référence
- Programmes de l'épreuve écrite n° 2 d'admissibilité du concours externe d'inspecteur des finances publiques (QCM et neuf options de QRC) — DGFiP — economie.gouv.fr (nouvel onglet)
- Fiches thématiques vie-publique.fr (institutions, finances publiques, Union européenne) — DILA — vie-publique.fr (nouvel onglet)
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